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Il y a des mots qu'on ne prononce pas par hasard. « Le travail rend libre. » Trois mots, en apparence anodins, presque bienveillants. Sauf que leur traduction allemande, « Arbeit macht frei », était forgée en lettres de fer au-dessus du portail d'Auschwitz. Sauf qu'elle a accompagné des millions d'êtres humains vers l'extermination, sous couvert d'un cynisme administratif dont l'histoire n'a pas fini de mesurer l'horreur.
Que ces mots ressurgissent aujourd'hui dans la bouche d'un responsable politique, à l'Assemblée nationale, me révolte. Pas d'une indignation de circonstance, de celles qu'on affiche et qu'on range aussitôt. D'un dégoût profond, presque physique, de voir la mémoire des camps traitée avec cette légèreté-là.
On me dira peut-être qu'il s'agit d'un hasard malheureux, d'une formule reprise sans en mesurer la résonance. Je n'y crois pas complètement, et même si c'était le cas, l'inconscience serait presque aussi grave que le calcul. Quand on prétend siéger à la représentation nationale, on n'a pas le droit d'ignorer ce que ces mots ont signifié. On n'a pas le droit de les ressortir, fût-ce par maladresse, sans qu'un frisson vous traverse avant même de les prononcer.
Mais je crois surtout que ce n'est pas un hasard isolé. C'est un symptôme. Depuis plusieurs années, on assiste à une entreprise méthodique de banalisation du vocabulaire, des références, des postures qui, il y a vingt ans encore, auraient valu une mise à l'écart immédiate de la vie publique. On glisse une formule ici, une comparaison là, un clin d'œil à peine voilé ailleurs. Et chaque fois, le seuil de ce qui est audible se déplace un peu plus. Chaque fois, on s'habitue. Chaque fois, le silence ou l'indignation molle qui suit rend la fois suivante un peu plus facile.
C'est exactement ce mécanisme que je combats, à mon niveau, dans mon métier. Le travail social vit lui aussi sa propre bataille du langage : des éducateurs devenus des « opérateurs », des enfants en danger devenus des « bénéficiaires » ou des « usagers du dispositif », une souffrance rebaptisée en indicateurs de performance. Ce n'est pas de même nature que la profanation de la mémoire des camps, je ne fais pas d'amalgame. Mais c'est le même ressort : appauvrir les mots pour appauvrir ce qu'ils permettent de penser, et ainsi rendre possible ce qui, formulé clairement, serait insupportable.
Alors non, je ne peux pas laisser passer « le travail rend libre » comme une formule malheureuse parmi d'autres. Parce que le jour où l'on accepte que l'histoire des camps puisse servir de private joke ou de trait d'esprit maladroit, on a déjà cédé quelque chose d'essentiel : le respect dû aux victimes, et la vigilance qu'on doit à ceux qui viendront après nous.
Le devoir de mémoire n'est pas un supplément d'âme qu'on ressort une fois par an devant une stèle. C'est une exigence de tous les jours, y compris — surtout — dans l'enceinte où se fabrique la loi. Je ne demande pas qu'on interdise de parler. Je demande qu'on mesure ce que l'on dit, et qu'on en assume les conséquences quand on a manifestement failli à cette mesure.
Certains feraient mieux, parfois, de se taire. Et quand ce sont ces silences-là qui manquent, à ce niveau de responsabilité, on comprend mieux pourquoi l'avenir peut sembler si sombre.