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Pourquoi le slogan « VIVRE » me parle
« Vivre. » Avant d'être un mot d'ordre, avant d'être un slogan qu'on colle sur une affiche ou qu'on scande dans un cortège, c'est le verbe le plus élémentaire qui soit, celui qu'on conjugue avant même de savoir lire, celui qui décrit simplement le fait d'être là, de respirer, de continuer. Vivre, ce n'est pas exister par défaut, ce n'est pas subsister, ce n'est pas cocher les cases minimales qui séparent la vie de la mort. Vivre, c'est ce surplus, cette respiration, cette capacité à se projeter, à espérer, à aimer, à se reposer sans culpabiliser, à rire sans arrière-pensée. On l'oublie parce qu'on nous a habitués à d'autres verbes, plus dociles : tenir, s'adapter, encaisser, faire avec. Ces verbes-là ne demandent rien à personne, ils décrivent des vies qui se contentent de ne pas s'effondrer. « Vivre » redemande tout, et c'est bien ce qui dérange.
Je travaille depuis plus de trente ans dans la protection de l'enfance et le travail social, et ce mot me parle d'abord par ce qu'il révèle en creux, par tout ce qu'il vient nommer comme manquant. Des équipes en sous-effectif chronique, contraintes à courir après l'urgence, qui n'ont plus les moyens d'accompagner vraiment les enfants et les familles qu'elles suivent. Des postes supprimés au nom d'une logique gestionnaire qui traite l'accompagnement humain comme une ligne budgétaire à comprimer. On demande à ces professionnels de faire vivre les autres alors qu'eux-mêmes n'en ont plus les moyens : on ne peut pas transmettre ce qu'on n'a plus. Ce n'est pas seulement un problème de moyens, c'est un renoncement silencieux à l'idée que certains métiers existent précisément pour que d'autres puissent vivre mieux, ou simplement vivre.
Le même mot retrouve toute sa littéralité quand je pense aux maternités qui ferment les unes après les autres, au manque de sages-femmes, de personnel soignant, à cette hausse de la mortalité infantile et maternelle qui ne fait presque jamais la une. Ici, « vivre » cesse d'être une image : c'est la vie elle-même, à son commencement le plus fragile, qui se joue sur le nombre de lits disponibles, sur la distance à parcourir, sur la présence ou l'absence d'une main compétente au bon moment. Un pays qui laisse ses maternités de proximité disparaître fait un choix, et ce choix, quoi qu'en disent les éléments de langage qui l'accompagnent, n'est pas celui de la vie.
Et puis il y a ce que je vis avec mes collègues, au quotidien : des chefs de service qui divisent pour mieux régner, qui tiennent un double discours, qui instrumentalisent des professionnels épuisés en leur demandant toujours plus de souplesse au nom de valeurs qu'ils ne pratiquent pas eux-mêmes. Des associations et des fondations dont les plaquettes de communication vantent l'humain, la bientraitance, l'innovation sociale, quand la réalité du terrain raconte l'inverse. Vivre son travail, ce n'est pas seulement être payé pour le faire : c'est y trouver un sens, une reconnaissance, une cohérence entre ce qu'on nous demande et ce qu'on nous dit valoriser. Sans cela, on ne vit pas son métier, on le subit, et cette usure-là finit par déborder sur tout le reste : la vie qu'on essaie de mener en dehors.
C'est peut-être pour ça que ce mot légitime une énergie que je connais bien, cette manière de s'investir dans des combats collectifs qui ne rapportent rien mais qui comptent : revendiquer, s'opposer, fédérer, essayer de construire quelque chose ensemble plutôt que de subir seul. Vivre ne se conjugue pas à la première personne du singulier ; c'est un verbe qui a toujours besoin des autres pour prendre sa pleine mesure. Vivre plutôt que produire, vivre plutôt que rentabiliser : c'est remettre la solidarité et le collectif au centre, contre l'isolement organisé et la concurrence entre travailleurs, entre services, entre usagers qu'on a fini par considérer comme normale.
Un slogan aussi court peut sembler flou, presque trop évident pour être politique. Mais c'est justement sa force : il refuse de se laisser enfermer dans un programme technique, dans un empilement de mesures, pour revenir à ce qui devrait être la mesure de toute politique publique, la seule question qui vaille vraiment avant toutes les autres — permet-elle, oui ou non, à chacun de vivre, et pas seulement de ne pas mourir tout à fait ?