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Les valeurs sur papier glacé
Il suffit de feuilleter la plaquette de communication d'une association ou d'une fondation du secteur social pour se sentir, l'espace de quelques pages, rassuré sur le monde dans lequel on vit. Bientraitance, dignité, respect de la personne, engagement humaniste, accompagnement individualisé, esprit d'équipe, innovation sociale : les mots sont beaux, les photos soignées, les visages souriants. On y lit un projet associatif qui semble avoir pensé chaque situation, anticipé chaque besoin, posé chaque valeur comme un rempart contre la maltraitance institutionnelle. Puis on referme la brochure, et on retourne travailler.
C'est là que l'écart commence. Les mêmes structures qui affichent, noir sur blanc, leur attachement au respect de la personne accompagnée peinent parfois à respecter, tout simplement, les professionnels qui la mettent en œuvre au quotidien. On promet l'accompagnement individualisé, et on impose des ratios d'encadrement qui rendent cette individualisation matériellement impossible. On affiche l'esprit d'équipe, et on laisse prospérer, comme on l'a vu, des pratiques managériales qui divisent plutôt qu'elles ne rassemblent. On revendique l'innovation sociale, et on refuse le moindre aménagement d'organisation qui coûterait un peu de confort à la direction.
Ce n'est pas nécessairement de la mauvaise foi, ni un double discours délibérément cynique. C'est souvent, plus prosaïquement, la distance entre celui qui écrit la plaquette et celui qui vit le terrain. Le service communication, parfois externalisé, produit un texte pensé pour les financeurs, les partenaires institutionnels, les futurs donateurs — un texte qui doit rassurer, séduire, légitimer l'existence de la structure dans un paysage concurrentiel. Ce texte n'a pas vocation à décrire la réalité vécue par les équipes ; il a vocation à construire une image. Le problème survient quand cette image en vient à remplacer, dans le discours de la direction elle-même, la réalité qu'elle est censée représenter.
Car le risque, pour les équipes, c'est de se retrouver sommées de se conformer à une image qu'elles n'ont jamais eu les moyens de produire. Combien de professionnels se sont vu opposer, en réunion, les valeurs affichées du projet associatif comme un argument contre leurs propres revendications ? « Ce n'est pas dans l'esprit de nos valeurs de refuser cette mission supplémentaire. » « Notre projet associatif prône la disponibilité, l'engagement. » Les mêmes mots qui devraient protéger les personnes accompagnées se retournent alors contre ceux qui les accompagnent, utilisés comme un levier de pression plutôt que comme un cadre partagé.
Il y a quelque chose de profondément décourageant à voir ainsi instrumentalisées les valeurs mêmes qui nous ont conduits vers ce métier. On ne demande pas aux associations de renoncer à leurs plaquettes, ni de cesser d'affirmer des principes auxquels elles croient sincèrement, à leur niveau de direction. Mais on est en droit d'attendre une cohérence minimale entre ce qui est écrit pour l'extérieur et ce qui est vécu à l'intérieur. Une structure qui affiche le respect de la personne devrait pouvoir, a minima, respecter les moyens humains nécessaires pour l'exercer. Une structure qui revendique l'écoute devrait pouvoir entendre, sans les disqualifier, les remontées de terrain de ses propres équipes.
À défaut, ces brochures pleines de valeurs finissent par produire l'effet inverse de celui recherché : au lieu de rassurer, elles cultivent le cynisme. Les professionnels qui constatent, année après année, l'écart entre le discours et le réel finissent par ne plus croire à aucun discours, y compris celui, sincère, des rares directions qui essaient réellement de tenir leurs engagements. C'est peut-être la conséquence la plus grave de cet écart : il n'abîme pas seulement la confiance envers une structure en particulier, il abîme la confiance envers la possibilité même que les mots aient encore un sens dans ce secteur.