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Le travailleur social qui n'a jamais le temps de faire du travail social
Il y a une ironie que je finis par trouver presque comique, à force de la vivre : je passe une énergie considérable à défendre des conditions de travail décentes, à fédérer des collègues autour d'idées qui ne rapportent rien, à monter des projets associatifs, à écrire des tribunes que personne ne m'a commandées — bref, je fais du travail social à la périphérie du travail social, avec un enthousiasme que je ne parviens curieusement plus à mobiliser une fois assis à mon bureau, face à mes échéances du quotidien.
Posons les faits, avec toute l'objectivité dont je suis capable sur moi-même : quand une injustice se présente, je m'en occupe. Quand une équipe se fait broyer par une réorganisation absurde, je rédige un texte. Quand un village a besoin d'une opposition politique, je me présente, je perds, et je recommence. Quand une profession entière semble avoir renoncé à se défendre, j'imagine une association pour la représenter. Je fédère, je milite, je rassemble — je fais, en somme, un métier d'accompagnement collectif à plein temps, en plus de mon métier d'accompagnement individuel à plein temps. Le tout sans qu'aucune de ces deux activités ne vienne allonger la seconde.
L'ironie, évidemment, c'est que rien de tout cela ne figure sur ma fiche de poste. Personne ne m'évalue sur ma capacité à convaincre trois collègues de signer une lettre ouverte, ni sur le nombre de réunions informelles où j'ai tenté de recoller une équipe fracturée par un management défaillant. Ce travail-là ne compte pas, au sens le plus comptable du terme : il ne rapporte rien, ne se négocie pas, ne s'inscrit dans aucune ligne budgétaire. Il compte seulement à mes yeux — ce qui, avouons-le, est une devise économique déplorable.
Et pourtant, c'est peut-être bien là que se loge l'essentiel de ce que je crois être mon métier. Pas dans la case cochée d'un rapport d'activité, mais dans cette conviction un peu naïve que défendre une équipe, monter un collectif, ou simplement refuser de se taire, relève exactement du même geste professionnel que d'accompagner une famille en difficulté : redonner du pouvoir d'agir à ceux qui n'en ont plus. Je m'obstine simplement à l'exercer sur mes pairs autant que sur mes publics — ce qui, en langage institutionnel, se traduit rarement par une ligne élogieuse dans un entretien annuel.
Alors oui, je suis ce collègue un peu fatigant qui propose toujours de fédérer, de revendiquer, de créer une association de plus. Celui qui semble faire plus de travail social en périphérie de son emploi que dans son emploi lui-même. Je pourrais m'en excuser. Je pourrais aussi me dire que si davantage de professionnels consacraient un peu de cette énergie à l'accessoire, l'essentiel — nos métiers, nos institutions, nos conditions de travail — s'en porterait sans doute beaucoup mieux.