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Faire équipe : une gageure, un plaisir, qui hélas ne protège pas de tout
Dans le travail social, on parle beaucoup d'équipe. C'est même souvent la première chose qu'on vante en entretien d'embauche, la première chose qu'on affiche dans les plaquettes de présentation : "chez nous, il y a un véritable esprit d'équipe". Et ce n'est pas qu'un argument de communication. Pour qui a connu de vraies équipes, celles qui tiennent, celles où l'on peut dire ce qu'on pense sans craindre d'être broyé, celles où l'on se couvre les uns les autres dans les moments difficiles, on sait que ce n'est pas un détail. C'est souvent ce qui permet de tenir dans un métier éprouvant.
Faire équipe, ce n'est pourtant jamais acquis. C'est une construction fragile, faite de désaccords traversés, de confiances mises à l'épreuve, de silences qu'on apprend à interpréter, de manières de faire qui finissent par s'accorder sans qu'on sache toujours dire comment. Cela prend du temps. Cela demande à chacun de renoncer un peu à soi-même pour laisser exister un collectif. Et quand ça fonctionne, c'est une vraie source de plaisir professionnel : le plaisir de penser à plusieurs une situation complexe, de partager une inquiétude, de rire ensemble après une journée difficile, de sentir qu'on n'est pas seul face à des situations qui, individuellement, seraient ingérables.
Mais il faut se garder d'une idée trop rassurante : une bonne équipe ne protège pas de tout. Elle ne protège pas d'un cadre hiérarchique qui divise pour mieux régner. Elle ne protège pas d'une direction qui multiplie les injonctions contradictoires ou qui pratique l'écoute de façade. Elle ne protège pas des restructurations décidées ailleurs, des suppressions de postes, des glissements de mission imposés sans concertation. Une équipe solide peut absorber un temps les chocs, faire tampon, se serrer les coudes. Mais elle ne peut pas indéfiniment compenser ce qui relève de choix institutionnels ou de rapports de force qui la dépassent.
C'est peut-être là le point le plus douloureux à admettre : on peut avoir tout donné à une équipe, y avoir construit quelque chose de précieux, et voir cela ne pas suffire. Voir des collègues solides s'épuiser malgré tout. Voir le collectif, à force d'encaisser, se fissurer de l'intérieur — pas par manque de solidarité, mais parce qu'il n'a pas les leviers pour agir sur ce qui l'abîme réellement. La chaleur d'une équipe peut même, paradoxalement, retarder la prise de conscience : tant qu'on tient ensemble, on se dit que ça va, jusqu'au jour où cela ne va plus du tout.
Cela ne doit pas conduire à minimiser ce que représente une équipe qui fonctionne. Simplement, il faut cesser de lui faire porter seule la responsabilité de compenser ce qui relève d'autre chose : de l'organisation du travail, des politiques publiques, des choix de gestion. Faire équipe est une ressource, pas un rempart. Et reconnaître cette limite, ce n'est pas désespérer du collectif — c'est au contraire ce qui permet de continuer à se battre, ensemble, pour ce qui, lui, se joue ailleurs que dans les seules relations entre collègues.