/image%2F7041264%2F20260901%2Fob_164a26_1000042579.png)
Je travaille dans le secteur social depuis plus de trente ans, et ce que je vois sur le terrain, les chiffres ne le disent pas toujours — et personne, ou presque, n'en parle.
Les maternités ferment, les unes après les autres, dans les territoires ruraux et périurbains, et les familles doivent désormais rouler quarante minutes, une heure, parfois plus, pour accoucher. Les sages-femmes, en sous-effectif chronique, tiennent des services à bout de bras parce que personne d'autre ne le fait. Les postes vacants ne trouvent pas preneur, faute d'attractivité, de reconnaissance, de moyens.
La mortalité infantile augmente en France depuis plus de dix ans, et je sais que ce n'est pas une fatalité ni un hasard statistique. Quand on éloigne les femmes des lieux de naissance, quand on réduit les effectifs soignants à l'os, quand on ferme des services sous prétexte de rationalisation, il y a un prix humain — et ce prix, ce sont des vies d'enfants.
Et pourtant, cette information passe sous les radars. Pas de photo choc, pas de fait divers identifiable, juste une courbe qui remonte discrètement dans des rapports que personne ne lit. On s'émeut d'un drame isolé qui fait la une un soir, mais on laisse filer sans bruit une tendance de fond qui, elle, tue silencieusement, année après année. Ce silence médiatique n'est pas neutre : il permet à la déshumanisation du système de santé périnatal de se poursuivre sans jamais rendre de comptes.
Je refuse qu'on parle de ce sujet uniquement en pourcentages et en courbes, quand on daigne en parler. Derrière chaque point de pourcentage, il y a une naissance qui aurait pu se passer autrement si les moyens avaient suivi.
Ces constats et les préconisations qui suivent ne sortent pas de nulle part : ils sont nourris par des échanges répétés avec des sages-femmes, des éducatrices de jeunes enfants, des technicien·nes de l'intervention sociale et familiale et des conseiller·ères en économie sociale et familiale, qui vivent chaque jour cette réalité au plus près des familles.
D'abord, geler tout projet de fermeture de maternité tant qu'une étude d'impact sur les temps d'accès et la sécurité des naissances n'a pas été menée dans le territoire concerné. Ensuite, revaloriser réellement les métiers de la périnatalité et de la petite enfance — sages-femmes, auxiliaires de puériculture, infirmières, éducatrices de jeunes enfants, TISF, CESF — pour enrayer la fuite des professionnels vers d'autres secteurs ou d'autres pays. Il faut aussi investir dans des maisons de naissance et des unités mobiles dans les zones les plus isolées, pour ne pas réduire le choix à "l'hôpital lointain ou rien". Enfin, un suivi prénatal et post-natal renforcé et systématique dans les territoires défavorisés, où les inégalités sociales pèsent le plus lourd sur la santé des mères et des enfants — un suivi qui s'appuie sur toute la chaîne des professionnels du soin et de l'accompagnement, pas seulement sur le corps médical. Et j'y ajoute une exigence simple : que cette question sorte enfin de l'ombre statistique et devienne un sujet public, débattu, documenté, suivi dans la durée.
Un pays se juge à la façon dont il accueille ses nouveau-nés. Et aujourd'hui, je crains que la France ne soit plus à la hauteur de ce qu'elle a longtemps été — sans même que cela fasse débat.