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Il existe, dans nos métiers, une police discrète des comportements jugés dignes de la cause que nous servons. On y apprend vite qu'un professionnel sérieux doit afficher une gravité constante, comme si la légèreté, dans un bureau qui traite de placements d'enfants ou de violences conjugales, relevait d'une forme de trahison. J'ai fini, avec les années, par penser exactement l'inverse : l'humour n'est pas ce qui nous éloigne du sérieux de notre travail, c'est souvent ce qui nous permet de le tenir.
Rire d'une situation absurde entre deux entretiens n'a jamais empêché personne de prendre au sérieux la souffrance qu'il accompagne. C'est même souvent l'inverse : l'équipe qui plaisante encore un peu, qui garde une capacité à dédramatiser une réunion interminable ou un rapport administratif kafkaïen, est généralement celle qui tient le mieux dans la durée. L'humour n'est pas un manque de respect envers les personnes accompagnées ; c'est une soupape, sans laquelle le poids de ce qu'on porte finit par tout écraser, y compris la qualité de l'accompagnement lui-même.
Et pourtant, il se trouve toujours quelqu'un pour s'en offusquer. Un regard désapprobateur quand un fou rire éclate en salle de pause. Une remarque sur le "sérieux de la fonction" qu'on aurait égratigné en plaisantant sur une situation ubuesque. Ces bien-pensants du quotidien — souvent les mêmes qui confondent gravité et compétence — oublient qu'un collectif qui ne rit plus jamais est rarement un collectif qui va bien. La décontraction n'est pas l'ennemie de la rigueur professionnelle ; l'épuisement silencieux, lui, en est un bien plus sûr.
Je ne plaide pas pour la légèreté permanente, ni pour l'humour à tout prix — il y a des moments où il n'a simplement pas sa place, et le sentir fait aussi partie du métier. Je plaide pour le droit de rire encore, entre professionnels, de ce qui mérite de l'être : l'absurdité d'une procédure, la lourdeur d'un dispositif, les petits travers de chacun, y compris les siens. Ce droit-là, on me le conteste parfois avec un sérieux tellement appliqué qu'il en devient, lui, presque comique.