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Violences faites aux enfants : le cynisme a remplacé la protection
Je précise : je n'écris pas cet article comme commentateur. J'écris comme éducateur spécialisé, en m'appuyant sur quelques documents glanés ça et là — rapports publics, chiffres officiels, notes de terrain — et sur ce que je vis au quotidien.
Je n'écris pas comme commentateur. J'écris comme éducateur spécialisé. Celui qui ouvre la porte le matin, qui fait les visites, qui écrit les notes, qui attend une place qui n'arrive pas.
En 2024, l'ASE suivait 397 000 mineurs et jeunes majeurs en France, avec près de 10 milliards affichés par les départements. Et pourtant les violences intrafamiliales ont repris +5 % en 2025, les violences sexuelles +8 %. Moi je les vois, ces chiffres, dans mes plannings.
Le 119 existe, gratuit 24h/24, il transmet aux CRIP. Dans la vraie vie, ça veut dire une IP qui met des semaines à être évaluée, un signalement qui revient faute de place, un jeune qui dort à l'hôtel parce qu'il n'y a plus de famille d'accueil. Pendant ce temps, le gouvernement empile les cellules de crise, les plans et les colloques. On communique, on ne protège pas.
On nous ressert les mêmes chiffres depuis des années : 160 000 enfants victimes chaque année, un toutes les trois minutes, 70 à 80 % de plaintes classées, 1 à 3 % de condamnations. Sur On Arrête De Subir, je reçois les mêmes messages : "On n'a pas été crus", "On a attendu deux ans". Avec Travail Social En Lutte, en AG et en intersyndicale, on alerte sur exactement ça depuis des mois.
Ce que je vis aujourd'hui, et que je vois avec mes collègues :
• On vote des lois à l'unanimité pour la photo, puis on oublie les décrets d'application. • On annonce des moyens, on ne les flèche jamais. Sur le terrain, ça fait des postes gelés, des arrêts non remplacés, des éducateurs qui portent 25 suivis au lieu de 15. • On parle de "priorité absolue", et on laisse un enfant attendre cinq ans une audience parce qu'il manque un greffier, un magistrat, une salle.
La question des moyens n'est pas technique, elle est politique. Les 10 milliards existent sur le papier, mais ils sont saupoudrés. L'État se défausse sur les départements, les départements arbitrent entre le RSA et la protection de l'enfance. Résultat : on bricole. On fait de la mise à l'abri avec des bouts de ficelle, on tient parce qu'on s'accroche, pas parce qu'on est soutenus. C'est ça que je dénonce avec Travail Social En Lutte : on nous demande de protéger sans nous en donner les moyens, puis on nous accuse quand ça craque.
Je refuse ce théâtre. Voici mes préconisations, d'éducateur et de syndicaliste :
1. Un droit opposable à un jugement en 12 mois.
Comme l'exigent les collectifs de victimes, on l'inscrit dans la loi. Au-delà, l'État paie. Ça oblige à recruter des magistrats jeunesse et des greffiers, pas à faire un nouveau rapport.
2. Une audition unique, filmée, qui vaut pour tous.
Police, justice, une seule fois, par un professionnel formé au trauma. Pour ça, il faut des formations financées, du temps dégagé, pas des injonctions contradictoires.
3. Sanctuariser les moyens de l'ASE, nationalement.
Fin de l'hypocrisie. Dotation minimale garantie par enfant, financée par l'État. Plan pluriannuel de recrutement massif : éducateurs, assistants familiaux, psychologues, TISF. Avec Travail Social En Lutte, on demande aussi la revalorisation salariale et la baisse des ratios, sinon les postes resteront vacants.
4. Protection avant autorité parentale.
Mise en examen pour inceste ou viol sur mineur = suspension automatique de l'autorité parentale pendant l'instruction. Comme l'a rappelé un magistrat pour enfants en audition, aujourd'hui le système protège encore l'adulte. Ce choix est politique.
5. Transparence obligatoire, pas communication.
La loi contre les violences à l'école a été votée à l'unanimité. Où sont les moyens derrière? Je demande la publication trimestrielle, par département : nombre de signalements, délais réels, suites données, ET taux de postes vacants en ASE, en PJJ, en brigades mineurs. Qu'on voie enfin le trou.
Je ne veux plus de minutes de silence. Je veux des postes, des formations, des salaires décents. Sur On Arrête De Subir, je continuerai à relayer vos témoignages. Avec Travail Social En Lutte, je continuerai à porter ces revendications en AG, en grève, et partout où il faudra.
Tant qu'on préfère l'image à l'action, on est complices.