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Refuser la misère, ou la regarder en face.
Dans deux jours, ce sera la Journée mondiale du refus de la misère. Depuis 1987 et le rassemblement du Trocadéro, on y rappelle que la misère est une violation des droits humains. Je voudrais, moi, parler de ce qu'elle fait aux enfants que j'accompagne.
La pauvreté, sur le terrain, ce n'est pas une statistique. C'est un enfant qui n'a pas de quoi payer la sortie scolaire et qui « tombe malade » le jour J. C'est un adolescent qui décroche parce qu'on lui a fait comprendre, des années durant, qu'il n'avait pas sa place. C'est une mère qui cache son frigo vide derrière un sourire, parce qu'elle sait que l'aveu se retournera contre elle. Près de trois millions d'enfants vivent sous le seuil de pauvreté en France, sixième puissance économique du monde. Ce chiffre devrait nous faire honte. Il nous a surtout habitués.
Ce qui me révolte le plus, c'est le discours qui l'accompagne. De réforme en réforme, de plateau télé en tribune, le pauvre est devenu suspect. On parle d'« assistanat », de « fraude », de « trappe à inactivité », comme si la précarité était un choix et la pauvreté un défaut de volonté. On contrôle les allocataires avec zèle, pendant que l'évasion fiscale se compte en dizaines de milliards. On demande à ceux qui n'ont rien de justifier le moindre euro, et à ceux qui ont tout de ne rien justifier. Cette inversion est une violence, et les familles la ressentent chaque jour : la honte est devenue un instrument de politique publique.
Je vois aussi ce que produisent les décisions prises loin des réalités : des services de protection de l'enfance exsangues, des équipes qui colmatent, des délais de prise en charge qui s'allongent, des mesures éducatives exécutées trop tard ou à moitié. On annonce des plans, on vote des « stratégies », puis les budgets se resserrent et l'on s'étonne que les résultats ne suivent pas. Quand une famille échoue dans ce parcours d'obstacles, c'est elle qu'on désigne. Jamais le parcours.
Je ne cache pas mon pessimisme. Je vois les mêmes mécanismes se répéter depuis plus de trente ans, et les mêmes discours leur survivre. Mais ce pessimisme n'est pas une démission. Il est la forme que prend ma colère quand elle ne trouve plus d'interlocuteur à qui s'adresser.
Refuser la misère, c'est d'abord refuser de la faire porter à ceux qui la subissent. C'est exiger des moyens, de la stabilité, du temps pour les professionnels. C'est rappeler qu'un enfant pauvre n'est pas un problème à gérer, mais un enfant dont on a failli à garantir les droits. Le 17 octobre, ce ne devrait pas être un jour de commémoration. Ce devrait être un jour de comptes.