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Mon service AEMO idéal
Après tant d'années passées en protection de l'enfance, on finit par se construire, presque malgré soi, une image de ce que pourrait être un service à la hauteur de ce qu'on y accompagne. Pas un service parfait — la perfection n'existe pas dans ce métier — mais un service où les conditions seraient enfin réunies pour que le travail éducatif se déploie pleinement, sans être sans cesse rattrapé par la gestion de l'urgence et l'épuisement des équipes.
Dans mon service AEMO idéal, les mesures confiées à chaque éducateur seraient calibrées pour permettre une vraie présence auprès des familles, et pas seulement des visites empilées les unes après les autres pour tenir les délais. On visiterait une famille parce que c'est le bon moment pour elle, pas parce que le tableau de bord l'exige avant la fin du mois. Le temps de trajet, le temps d'écriture, le temps de réflexion clinique seraient considérés comme du temps de travail à part entière, et non comme une variable d'ajustement qu'on grignote sur ses soirées.
Dans mon service AEMO idéal, l'équipe pluridisciplinaire ne serait pas une case cochée dans un projet de service, mais une réalité vécue chaque semaine : un temps de réunion clinique suffisamment long pour vraiment penser les situations ensemble, un psychologue disponible pour échanger, pas seulement pour recevoir les enfants en entretien individuel dans un couloir parallèle. Chaque éducateur pourrait déposer une situation qui l'inquiète sans craindre d'être jugé, et repartirait avec autre chose qu'un sentiment de solitude face à une famille en difficulté.
Dans mon service AEMO idéal, la hiérarchie serait un appui, pas un filtre. Un chef de service saurait porter, devant la direction et devant les partenaires institutionnels, les difficultés concrètes remontées par son équipe, sans les édulcorer pour préserver une image de service qui fonctionne bien. Il saurait aussi dire non à une nouvelle mesure quand l'équipe est déjà à saturation, plutôt que de l'accepter pour ne pas déplaire à l'ASE, au détriment des familles déjà suivies.
Dans mon service AEMO idéal, les familles ne seraient pas de simples destinataires d'un rapport tous les six mois, mais de véritables partenaires du travail engagé. On prendrait le temps de leur expliquer ce qu'on écrit, pourquoi on l'écrit, ce que la mesure peut leur apporter concrètement. On accepterait qu'une famille puisse contester une évaluation sans que cela soit vécu comme une remise en cause de la légitimité du service, mais comme une occasion d'ajuster, ensemble, l'accompagnement.
Dans mon service AEMO idéal, la formation continue ne serait pas un luxe accordé au compte-gouttes, mais une respiration régulière, permettant à chacun de sortir la tête du quotidien pour interroger sa pratique, se ressourcer intellectuellement, éviter que l'expérience ne se fige en routine. Les nouveaux professionnels seraient réellement accompagnés dans leur prise de poste, par un tuilage digne de ce nom, et non livrés à eux-mêmes avec un cahier des charges et une liste de familles à visiter dès la première semaine.
Dans mon service AEMO idéal, enfin, le droit à l'erreur existerait. On pourrait dire « je ne sais pas comment faire avec cette famille », « je suis en difficulté sur cette situation », sans craindre que cette parole se retourne, plus tard, contre soi lors d'un entretien annuel ou d'un renouvellement de poste. La confiance ne serait pas un mot affiché sur une plaquette, mais une pratique quotidienne, vécue entre collègues et avec la hiérarchie.
Ce service-là n'a rien d'utopique. Il existe, par fragments, dans certaines équipes, à certains moments, grâce à des professionnels et des cadres qui refusent de renoncer. Le décrire, ce n'est pas rêver d'un ailleurs impossible : c'est se donner un horizon concret vers lequel continuer à tirer, patiemment, ce métier qu'on a choisi.