/image%2F7041264%2F20250717%2Fob_32b0a5_1000023159.png)
Je vois le travail social se transformer, s’éloigner de ce qui lui donnait du sens. Ce métier, que j’ai choisi pour accompagner, pour écouter, pour retisser des liens là où tout semblait rompu, devient peu à peu un champ de procédures, de normes, d’indicateurs. On ne parle plus d’histoires de vie, de fragilités humaines, de dignité à reconstruire. On parle de flux de dossiers, de files actives, de taux de sortie. Comme si l’humain pouvait se réduire à une donnée. Comme si la complexité des parcours de vie pouvait être traitée comme un simple processus à optimiser.
Cette industrialisation rampante du travail social me heurte. On nous impose des outils de gestion qui déconnectent notre action de la réalité du terrain. On nous demande de produire, de suivre des grilles d’évaluation standardisées, d’alimenter des logiciels qui, trop souvent, dévorent le peu de temps qu’on pourrait encore consacrer à la relation humaine. Le lien de confiance, pierre angulaire de toute action sociale, devient une variable secondaire, sacrifiée sur l’autel de l’efficience.
Et pendant ce temps, les personnes que nous accompagnons – malades, précaires, exilés, isolés – deviennent invisibles. Elles ne sont plus que des "situations à traiter", des cases à cocher. Leur détresse se heurte à notre propre impuissance, à notre fatigue, à notre colère contenue. Car nous aussi, nous sommes broyés. Ce système qui prétend nous rendre plus performants nous épuise. Il détruit ce qui fait la noblesse de notre engagement : la capacité d’écoute, la lenteur nécessaire à la reconstruction, la liberté d’adapter notre action à la singularité de chaque personne.
Mais je refuse de me taire. Je refuse de me laisser enfermer dans cette logique gestionnaire qui déshumanise. Résister, pour moi, ce n’est pas faire de grands discours. C’est d’abord un choix quotidien : prendre le temps d’écouter même quand on me dit de faire vite ; refuser les injonctions absurdes ; défendre mes collègues quand ils craquent ; rappeler sans cesse que l’on ne soigne pas une société malade avec des logiciels, mais avec des cœurs ouverts, des mains tendues et du temps partagé.
Résister, c’est aussi ne pas rester seul. C’est retrouver le sens du collectif, du combat commun. C’est créer des espaces où la parole circule, où l’on peut dire la souffrance et l’absurdité sans honte. C’est militer, s’organiser, interpeller les décideurs, refuser de normaliser ce qui détruit. Car ce n’est pas une fatalité. L’industrialisation du travail social est une idéologie. Elle repose sur des choix politiques. Et ce qui a été imposé peut être défait.
Je crois encore qu’un autre modèle est possible. Un modèle où l’humain serait au centre, où la confiance primerait sur le contrôle, où l’accompagnement ne serait pas une prestation mais une rencontre. C’est ce modèle-là que je veux faire vivre. Tant que je pourrai tendre la main à quelqu’un sans regarder ma montre, tant que je pourrai dire non à ce qui déshumanise, alors je saurai que je résiste encore. Et je ne serai pas seul.