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Je suis éducateur spécialisé. Et je n’ai pas choisi ce métier par hasard. Je l’ai choisi par conviction, par engagement, par humanisme. J’ai choisi d’être du côté des invisibles, des cabossés, des oubliés du système. J’ai choisi d’accompagner celles et ceux qu’on ne regarde plus, qu’on juge trop vite, qu’on renvoie à leur "responsabilité individuelle" comme s’ils n’étaient pas les produits d’un monde injuste.
Mais aujourd’hui, je me sens trahi. Trahi par les institutions, trahi par les décideurs, trahi par une société qui laisse mourir le travail social dans l’indifférence, voire dans le mépris.
Ce métier, je l’ai vu changer. Lentement d’abord, puis brutalement. Les décisions politiques se sont abattues comme une série de coups de hache : réduction des moyens, appels à projets concurrentiels, bureaucratisation étouffante, injonctions paradoxales. On m’a d’abord demandé d’être polyvalent. Puis "efficient". Puis "mobilisateur de parcours". Aujourd’hui, on me demande de faire plus avec moins. Et surtout, de me taire.
Les chiffres sont devenus plus importants que les histoires. Les tableaux de bord ont pris le pas sur les récits de vie. Il faut justifier, prouver, tracer, quantifier. Même la détresse humaine doit entrer dans une case, sinon elle n’existe pas.
Pendant ce temps, les publics que j’accompagne souffrent. La précarité augmente, les droits reculent, les inégalités s’élargissent. Et moi, je me débats entre des délais intenables, des procédures kafkaïennes, et des directives absurdes. Je ne suis plus qu’un intermédiaire administratif entre la douleur des uns et le silence des autres.
Pire : on instrumentalise mon métier. On me demande de "surveiller", de "responsabiliser", de "remobiliser" ceux qu’on a déjà broyés. Le travail social devient un outil de contrôle social. On me transforme en auxiliaire du tri, du soupçon, du contrôle. Ce n’est pas pour ça que je suis là. Je ne suis ni juge, ni policier, ni gestionnaire de pauvreté.
Ce que je veux, c’est pouvoir faire mon métier. Vraiment. Accompagner dans la durée, reconstruire du lien, donner du sens, créer des espaces de confiance. Mais tout cela est rendu impossible par des choix politiques déconnectés du terrain, portés par des ministères qui n’écoutent plus les premiers concernés : ni les usagers, ni les professionnels.
Et pendant que l’on détruit le travail social, on détruit aussi les vocations. Les jeunes ne veulent plus venir. Les anciens partent. Les équipes se vident. Le burn-out devient la norme. On crève en silence. Et personne ne semble s’en émouvoir.
Je le dis avec colère mais avec amour aussi : ce métier mérite mieux. Il mérite d’être respecté, soutenu, valorisé. Il est au cœur du lien social. Il est un rempart contre la violence, l’isolement, la haine. L’ignorer, c’est scier la branche fragile sur laquelle notre société tente encore de tenir.
Alors oui, les décisions politiques tuent le travail social. Mais elles tuent aussi quelque chose de bien plus grand : notre capacité collective à prendre soin des autres, à croire en l’émancipation, à construire du commun.
Et moi, je refuse de l’accepter. Je continuerai à parler, à écrire, à dénoncer. Parce que ce silence-là, celui de l’abandon, est encore plus violent que tous les discours.