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Je l’ai longtemps trouvée douce, cette citation un peu abstraite, presque inoffensive. Une façon de dire que chacun voit midi à sa porte, que le goût est une affaire intime. Mais plus j’avance, plus je me rends compte qu’elle dit bien plus que ça. Elle parle de pouvoir. Du pouvoir de celui qui regarde, de celui qui définit ce qui mérite d’être vu, admiré, reconnu.
Parce que dans notre monde, ce ne sont pas tous les regards qui comptent. Ce sont ceux des puissants, des dominants, de ceux qui occupent l’espace médiatique, politique, économique. Et leur regard est souvent étroit. Il valorise ce qui brille, ce qui consomme, ce qui se conforme. Tout le reste est relégué aux marges. Invisibilisé, ignoré, méprisé.
Je pense à ces visages que je croise dans mon quotidien : une femme épuisée dans un RER bondé, un gamin qui traîne dehors parce qu’il n’a nulle part où aller, un vieux monsieur qu’on n’écoute plus depuis des années. Ils ne correspondent pas aux critères de beauté dominants, mais moi, je les trouve beaux. Pas d’une beauté décorative, mais d’une beauté résistante. Une beauté qui parle de courage, de survie, d’humanité.
Alors oui, la beauté est dans les yeux de celui qui regarde. Mais il faut apprendre à regarder autrement. Sortir de cette logique de performance et d’apparence. Refuser les standards imposés. Regarder les gens dans ce qu’ils ont de fragile, d’imparfait, de profondément vivant.
Et c’est là que cette phrase devient politique. Elle m’interroge : quel regard je pose sur le monde ? Est-ce que je participe à l’effacement, ou est-ce que je choisis de voir ? De rendre visibles les oubliés, les abîmés, les résistants du quotidien ? Est-ce que je suis capable de reconnaître la beauté d’une main tendue, d’un combat silencieux, d’un rêve cabossé ?
Parce que oui, s’engager, c’est aussi ça : apprendre à voir là où on nous dit qu’il n’y a rien à voir. Et refuser de détourner les yeux, quoiqu'il arrive.