Je ne veux plus me taire. Je ne veux plus laisser passer ces paroles qui blessent, ces discours qui fracturent, ces mots qui empoisonnent notre quotidien. Je les entends trop souvent, partout. Dans les couloirs des institutions, sur les plateaux de télévision, dans les conversations ordinaires, au marché, dans la rue, dans les réseaux sociaux devenus des champs de bataille verbale. Je les entends, et parfois, je les sens glisser autour de moi comme une brume froide. Et pourtant, je refuse de m’y habituer.
Ces discours-là, ceux qui divisent, ne tombent jamais du ciel. Ils sont construits. Pensés. Diffusés. Répétés. Ils répondent à une logique, à une stratégie. Ils opposent les Français entre eux, les générations entre elles, les classes sociales, les quartiers, les modes de vie. On nous pousse à choisir notre camp, comme si la vie se réduisait à un combat permanent entre “eux” et “nous”. On nous dresse les uns contre les autres : actifs contre retraités, habitants des villes contre ceux des campagnes, salariés contre allocataires, immigrés contre nationaux, fonctionnaires contre entrepreneurs. Et moi, dans ce vacarme, je dis stop.
Je ne veux pas qu’on m’apprenne à haïr mon voisin. Je ne veux pas qu’on me présente l’étranger comme une menace, la pauvreté comme un choix, l’engagement comme une naïveté. Je ne veux pas qu’on m’impose cette lecture binaire du monde : les bons d’un côté, les mauvais de l’autre. Le mérite contre l’assistanat. L’ordre contre le chaos. La France “d’en haut” contre celle “d’en bas”. Ce monde simplifié jusqu’à l’absurde ne me ressemble pas.
Car derrière ces oppositions factices, il y a des vies. Réelles. Complexes. Parfois cabossées, souvent dignes. Il y a des femmes et des hommes qui luttent pour exister. Qui se débattent avec des loyers trop chers, des fins de mois trop courtes, des horaires impossibles, des douleurs invisibles. Il y a des jeunes qui cherchent leur place, des anciens qu’on oublie, des exilés qui fuient la guerre ou la misère, des familles qui veulent juste un toit et un avenir. Il y a des citoyens qu’on rend invisibles à force de les caricaturer.
Déconstruire les discours qui divisent, ce n’est pas seulement une posture intellectuelle. C’est un engagement quotidien. C’est refuser les raccourcis, les slogans creux, les boucs émissaires désignés d’avance. C’est prendre le temps d’écouter. De comprendre. De relier les causes aux conséquences. C’est se demander : à qui profite la division ? Qui a intérêt à ce que nous soyons occupés à nous méfier, à nous jalouser, à nous haïr, plutôt qu’à nous organiser, à construire, à rêver ensemble ?
Je ne suis pas naïf. Je sais que la colère gronde. Qu’il y a des injustices profondes. Des souffrances réelles. Mais je refuse qu’on instrumentalise cette colère contre les plus fragiles. Je refuse qu’on retourne la violence sociale contre ceux qui en sont les premières victimes. Je veux qu’on regarde en face les vrais responsables : ceux qui délocalisent en silence pendant qu’ils chantent les louanges du “travail bien fait” ; ceux qui détruisent les services publics et parlent de mérite ; ceux qui entassent les profits pendant qu’on nous parle de “trous” dans les caisses.
Je veux pouvoir dire : l’ennemi, ce n’est pas mon frère de galère. Ce n’est pas la femme voilée qui fait ses courses, ni le jeune en survêtement, ni le retraité qui se bat pour garder sa dignité. L’ennemi, ce n’est pas l’autre, c’est l’injustice. C’est le mépris. C’est l’ignorance entretenue. Ce sont les murs qu’on construit entre nous, alors qu’on devrait bâtir des ponts.
Déconstruire les discours qui divisent, c’est reprendre le pouvoir sur nos mots. C’est refuser les expressions toutes faites, les clichés qu’on ressasse, les vérités qu’on n’ose plus contester. C’est oser dire non à l’évidence apparente. C’est oser dire oui à la complexité. C’est défendre l’idée que vivre ensemble, ce n’est pas s’annuler, mais s’enrichir. Ce n’est pas se tolérer du bout des lèvres, mais se rencontrer vraiment, dans nos forces comme dans nos fragilités.
Je veux une société de justice et d’entraide. Une société où la solidarité ne serait pas un gros mot. Où l’on ne rirait pas de la fraternité comme d’un vœu pieux. Une société où la parole ne divise pas, mais relie. Où les discours ne sèment pas la peur, mais ouvrent des chemins. Où l’on débat pour comprendre, pas pour humilier.
Ce combat, je le mène d’abord avec moi-même. Dans mes mots, dans mes actes, dans mes silences aussi. Et je le mène avec d’autres. Parce que je ne suis pas seul. Nous sommes nombreux à refuser la résignation. À vouloir reconstruire du lien, du sens, du commun. Ce n’est pas facile. Ce n’est pas rapide. Mais c’est possible.
Et c’est urgent.
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