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Une fuite en avant mortifère
Je l'apprends comme beaucoup, avec un mélange de colère froide et de lassitude : le Parlement vient de voter, dans la nuit du 16 juillet, le retour de deux pesticides que nous croyions relégués au rang des erreurs qu'on ne recommence pas. L'acétamipride et le flupyradifurone, deux néonicotinoïdes, deux « tueurs d'abeilles » comme on les surnomme, refont leur entrée par la petite porte d'un article additionné à un projet de loi d'urgence agricole. Une manœuvre législative de plus, après une première tentative retoquée l'été dernier par le Conseil constitutionnel. On change l'habillage juridique, on rétrécit le périmètre, on parle de dérogations « strictement encadrées » — mais le fond reste le même : on rouvre la porte à des substances interdites depuis 2018 pour leur toxicité.
Je ne peux pas m'empêcher d'y voir une fuite en avant. Une fuite en avant parce qu'on nous présente comme une solution ce qui n'est, au mieux, qu'un pansement sur une impasse technique reconnue par l'Inrae lui-même pour certaines filières — noisette, betterave, pomme, cerise. Mortifère, parce que ces molécules ne font pas de distinction entre l'insecte ravageur et l'abeille, la coccinelle, le pollinisateur sauvage dont dépend une bonne partie de notre agriculture. Mortifère aussi parce qu'on sait déjà, par les relevés du ministère de la Transition écologique, que ces substances persistent et polluent nos nappes phréatiques des années après leur interdiction.
Et notre santé, dans tout ça ? On parle beaucoup des abeilles, et c'est légitime, mais je refuse qu'on laisse de côté ce qui nous concerne directement, nous, les riverains des champs, les enfants qui grandissent à côté, les agriculteurs eux-mêmes en première ligne. L'acétamipride est décrit par ceux qui l'étudient comme une molécule au potentiel neurotoxique, génotoxique et reprotoxique. Ce ne sont pas des mots que l'on choisit à la légère. Génotoxique, cela veut dire susceptible d'altérer notre ADN. Et quand on altère l'ADN d'une population exposée pendant des années, on sait très bien, statistiquement, ce que cela produit au bout du compte : davantage de cancers, davantage de maladies chroniques, davantage de drames qu'on découvrira dans dix, quinze, vingt ans, quand il sera trop tard pour revenir en arrière.
C'est là que ma colère se double d'une exigence : je veux que les députés et les sénateurs qui ont voté ce texte dans la nuit du 16 juillet sachent qu'ils engagent leur responsabilité, pas seulement politique, mais morale, devant les générations qui paieront le prix de cette décision. On leur demandera des comptes. Pas dans l'abstrait, pas dans un débat de plateau télé, mais concrètement, le jour où les études épidémiologiques établiront noir sur blanc le lien entre ces années d'exposition et les cancers qui se seront déclarés chez les riverains, chez les agriculteurs, chez leurs enfants. Ils le savent déjà, au moment où ils votent, puisque les alertes scientifiques existent et sont documentées. Voter en connaissance de cause, c'est assumer, un jour, d'avoir sciemment fait ce choix.
Ce qui m'indigne, ce n'est pas seulement le fond de la décision. C'est la manière. Deux millions de personnes avaient signé une pétition l'an dernier contre la loi Duplomb. Le Conseil constitutionnel avait tranché. Et pourtant, quelques mois plus tard, le même dispositif revient, réécrit pour mieux passer entre les mailles, voté de nuit, contre l'avis même du gouvernement. J'y vois le symptôme d'un rapport de force où la mobilisation citoyenne, même massive, même légitimée par une censure constitutionnelle, ne pèse plus grand-chose face à quelques filières agricoles bien organisées et à leurs relais parlementaires.
On nous dira que ce ne sera que sur une fraction minime du territoire, que les dérogations sont limitées dans le temps, encadrées, temporaires. Je n'y crois pas. L'histoire de ces dérogations « exceptionnelles » est toujours la même : elles s'installent, se prolongent, se banalisent. Ce qui devait être une parenthèse dérogatoire d'un an devient, amendement après amendement, une nouvelle norme.
Et puis il y a ce qui me touche le plus, peut-être, dans mon rapport au vivant et à ce qu'on laisse aux générations qui viennent : on connaît les risques. Ils sont documentés, mesurés, publiés. On choisit quand même. Ce n'est pas de l'ignorance, c'est un arbitrage assumé entre la santé des sols, des insectes, des riverains, et le confort à court terme de quelques filières qui refusent, ou qu'on refuse d'aider à sortir réellement de leur dépendance aux pesticides.
Je ne suis pas agriculteur, je ne prétends pas ignorer la détresse réelle de certaines filières face à des parasites sans solution alternative immédiate. Mais je refuse l'idée qu'on doive choisir entre l'agriculture et le vivant. C'est précisément cette fausse alternative qu'entretient, année après année, ce genre de texte : plutôt que d'investir massivement dans la recherche d'alternatives, plutôt que d'accompagner réellement la transition, on rouvre le robinet des molécules qu'on savait devoir fermer.
Alors oui, je suis indigné. Pas seulement contre deux molécules et leurs dérogations. Contre une méthode qui use la démocratie environnementale à coups d'amendements de nuit, et contre l'idée, de plus en plus banalisée, qu'on peut revoter ce qu'on nous a déjà dit d'arrêter de voter...