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Le rêve brisé, et cette drôle d'odeur d'argent
Je n'ai pas encore digéré la demi-finale. Ce 0-2 contre l'Espagne, à Dallas, je l'ai vu venir dès le penalty de Digne sur Yamal, et je n'ai plus décroché de cette sensation d'asphyxie qui a gagné les Bleus minute après minute. Une équipe qui n'a jamais montré le moindre sursaut, même menée au score — une première dans ce Mondial. La blessure de Saliba en a rajouté une couche. Et j'ai réalisé, en regardant Deschamps sur le banc, que je venais d'assister à son dernier match sur cette scène-là. Le réveil est douloureux. Il reste la petite finale samedi. C'est le règlement, elle se respecte, elle se joue, point.
Ce qui me frappe, c'est que ce n'est même pas la défaite qui me reste en travers. On perd, ça arrive, et l'Espagne était clairement supérieure — championne d'Europe en titre, en position de retrouver le toit du monde comme en 2010. Non, ce qui me reste, c'est autre chose. Une gêne plus diffuse, plus longue à identifier.
Elle a un nom, cette gêne, et il commence à devenir familier : Curaçao, le Cap-Vert. Je me suis surpris à suivre leurs matchs avec plus d'enthousiasme que certains chocs entre grandes nations. Ces équipes n'avaient rien à perdre, elles ont joué libres, elles ont rappelé ce que ce sport a de beau quand il n'est pas encore complètement digéré par les enjeux de pouvoir. Voir ces sélections exister à ce niveau, c'est un des seuls moments où j'ai retrouvé, l'espace d'un match, l'innocence que ce tournoi semble avoir perdue ailleurs.
Parce qu'à côté de ça, il y a l'affaire Balogun. Et là, je ne peux pas faire comme si je n'avais rien vu. Un joueur américain expulsé contre la Bosnie-Herzégovine, qui aurait dû manquer le huitième de finale contre la Belgique — sanction automatique, aucune ambiguïté. Sauf que quelques minutes après le match, Donald Trump appelle personnellement Gianni Infantino. Une équipe d'avocats mobilisée par la Maison Blanche conteste la procédure. Et la FIFA ressort comme par magie un article de son propre code disciplinaire pour suspendre l'exécution de la sanction, à titre probatoire. Le meilleur buteur américain rejoue son huitième de finale. Il faut remonter à 1962, à Garrincha et à l'intervention du gouvernement brésilien, pour trouver un précédent. Soixante ans d'écart, et pourtant je n'arrive pas à trouver ça moins choquant aujourd'hui qu'à l'époque — je dirais même le contraire.
Et je m'arrête un instant sur Infantino, parce que c'est bien lui, au bout du compte, qui a décroché ce téléphone. Ce n'est pas un dirigeant qui a subi une pression à laquelle il n'aurait pas pu résister. C'est un homme arrivé à la tête de la FIFA en 2016 en promettant justement de la nettoyer, de la sortir de l'ère Blatter, et qui a passé dix ans à faire l'exact inverse : transformer l'institution en une machine à courtiser le pouvoir en place, quel qu'il soit, du moment qu'il rapporte. Qu'il ait plié devant un coup de fil présidentiel pour rouvrir un dossier disciplinaire tranché, ce n'est pas une faiblesse isolée, c'est la continuité logique d'un homme qui, quelques mois plus tôt, remettait déjà à Trump, en grande pompe et sans même prévenir ses propres collaborateurs, le tout premier Prix FIFA pour la Paix — une distinction inventée pour l'occasion, taillée sur mesure pour flatter un allié. Ce n'est plus de la diplomatie sportive, c'est de la servilité organisée, et elle a un prix : celui de l'intégrité même de la compétition qu'il est censé protéger. Quand le gardien des règles devient l'obligé du pouvoir qu'il devrait tenir à distance, il n'y a plus de règles, il n'y a que des faveurs.
Ce qui m'inquiète, ce n'est donc pas seulement ce coup de fil de Trump. C'est l'homme qui a dit oui à l'autre bout du fil, et tout ce que ce oui vient confirmer. Ce même président américain qui s'est mêlé, avant même le coup d'envoi, de savoir quelles équipes pourraient jouer et où, selon que les villes hôtes lui semblaient assez sûres ou trop démocrates à son goût — et à qui Infantino n'a, à ma connaissance, jamais opposé la moindre résistance publique. Ce n'est plus un épisode isolé, c'est un fil continu, et je le vois désormais partout : la frontière entre le sport et le pouvoir politique et économique s'est effacée sous mes yeux, match après match, avec la complicité active de celui qui dirige le football mondial.
Alors je me pose une question que je n'avais pas vraiment envie de me poser en commençant à écrire ces lignes : est-ce que la justice sportive tient encore debout, quand un carton rouge pourrait se négocier par téléphone entre un chef d'État et le président de l'instance censée être garante des règles ? Je n'ai pas de réponse satisfaisante .Ce que je sais, c'est que j'ai regardé ce Mondial en oscillant entre deux sentiments contraires : l'émerveillement encore intact devant Curaçao ou le Cap-Vert, et le dégoût, de plus en plus difficile à mettre de côté, devant ce qu'Infantino et Trump ont fait subir à l'idée même d'équité. Le fric et le pouvoir n'ont pas seulement accompagné cette Coupe du monde. Ils l'ont, par moments, dirigée. Et ça, une fois qu'on l'a vu, on ne peut plus vraiment ne plus l'ignorer.