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Je n’en peux plus d’entendre que mon métier d’éducateur spécialisé est une vocation.
Ce mot, au fond, me dérange. Pas parce que je ne suis pas engagé, pas parce que je ne crois pas à ce que je fais. Mais parce qu’il dit autre chose que la réalité de mon travail. Il laisse entendre que je serais là par abnégation, par sacrifice, presque par devoir moral. Comme si ça suffisait à tout expliquer. Comme si ça justifiait tout le reste.
Être éducateur spécialisé, ce n’est pas une vocation. C’est un métier. Un vrai métier. Avec des compétences, une formation, de l’analyse, des responsabilités. J’accompagne des personnes, j’évalue des situations complexes, je pose un cadre, je prends des décisions. J’encaisse aussi les silences, les colères, les échecs parfois. Je dois garder la bonne distance, ne pas me laisser envahir, tout en restant pleinement présent. Ce que je fais ne repose pas seulement sur une envie d’aider, mais sur un savoir-faire, une éthique et une réflexion professionnelle constante.
On parle rarement de cette fatigue-là. Celle qui ne se voit pas. Celle qui s’accumule quand les journées débordent, quand les moyens manquent, quand les équipes tiennent comme elles peuvent. Celle qui naît du décalage entre ce qu’on voudrait faire correctement et ce qu’on peut réellement faire. Ce tiraillement, je le connais. Il fait partie du métier. Mais il ne doit pas être nié sous prétexte de “vocation”.
Parler de vocation, c’est aussi une manière de faire peser une attente silencieuse : celle de toujours tenir, de ne pas se plaindre, d’accepter l’inacceptable. Comme si l’engagement devait compenser le manque de moyens, les conditions parfois difficiles, la fatigue qui s’accumule. Comme si, parce que j’ai choisi ce métier, je devais tout accepter sans rien dire.
Mais moi, je refuse ça.
Je refuse qu’on réduise mon travail à une posture sacrificielle. Je refuse qu’on invisibilise ce que ça demande réellement, humainement et professionnellement. Je refuse qu’on utilise ce mot pour éviter de parler de reconnaissance, de salaire, de conditions de travail.
Je refuse aussi qu’on oublie que derrière la fonction, il y a une personne. Avec ses limites, ses doutes, ses propres équilibres à préserver. Être éducateur, ce n’est pas disparaître derrière les autres. Ce n’est pas s’effacer. C’est être là, pleinement, mais pas au prix de soi-même.
Oui, je suis engagé. Oui, je crois en ce que je fais. Je crois aux rencontres, aux évolutions possibles, aux petits déplacements qui changent une trajectoire. Mais cet engagement mérite d’être respecté, reconnu, soutenu.
Je ne suis pas un héros. Je ne suis pas en mission. Je suis un professionnel.
Je suis éducateur spécialisé. Et ça suffit.