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Manager dans le travail social : un mot de trop
Il est des mots qui révèlent une époque.
“Manager” en est un.
Ce terme, venu du monde de l’entreprise, s’est imposé peu à peu dans le vocabulaire du travail social, comme un vernis moderne censé donner de la crédibilité à nos institutions. Mais à y regarder de plus près, il dit surtout la dérive d’un système qui, sous couvert d’efficacité, oublie sa mission première : l’humain.
Dans le travail social, le mot “manager” ne sonne pas juste. Il sent le contrôle, la rentabilité, la performance. Il traduit une logique de marché appliquée à des métiers de lien, d’écoute et de solidarité. Car ici, on n’“optimise” pas la misère, on ne “gère” pas la détresse, on ne “pilote” pas des vies. Le travail social ne se mesure pas en indicateurs, il se vit dans la rencontre, dans le temps long, dans la complexité du réel.
Derrière ce mot, il y a une idéologie : celle du New Public Management, cette manière de gouverner le service public comme une entreprise. On y parle de résultats, d’objectifs, de compétitivité. On transforme les professionnels en agents de production, les cadres en gestionnaires de tableaux de bord, et les personnes accompagnées en données statistiques. Le vocabulaire change, et avec lui, c’est tout un modèle de société qui se transforme.
Car quand le social devient une marchandise, c’est la République qui recule.
Le travail social n’est pas un centre de coûts à réduire, c’est un pilier du vivre-ensemble. C’est là que se joue la fraternité, la solidarité concrète, la dignité partagée. Et pourtant, on demande aux travailleurs sociaux de “manager” leur temps, leurs émotions, leurs priorités, dans un système où le rendement remplace le sens, où la logique comptable prend le pas sur la justice sociale.
Alors, il faut le dire clairement : le management n’a rien à faire dans le travail social.
Non parce que nous refuserions toute organisation ou toute rigueur, mais parce que le social n’est pas un secteur productif comme les autres. Ici, on soigne, on écoute, on soutient, on répare, on relie. Ce que nous faisons ne s’évalue pas en chiffres, mais en parcours de vie, en dignité retrouvée, en humanité partagée.
Le rôle du cadre dans le travail social ne doit pas être celui d’un manager, mais celui d’un passeur de sens, d’un protecteur du temps humain. Il ou elle doit soutenir les équipes, défendre les pratiques, faire remonter la réalité du terrain plutôt que de faire descendre des injonctions technocratiques. Ce n’est pas de managers dont nous avons besoin, mais de responsables engagés, de coordonnateurs du vivant, de militants de l’humain.
Nous devons résister à cette colonisation du langage. Car les mots façonnent les pratiques, et les pratiques façonnent le monde.
Quand on accepte de parler de “management” dans le social, on accepte de penser les personnes comme des “usagers à gérer”. Quand on continue à parler d’accompagnement, de coopération, de partenariat, on défend une vision du social fondée sur l’égalité et la solidarité.
Le travail social n’a pas besoin de managers.
Il a besoin de temps, de moyens, de confiance et de reconnaissance.
Il a besoin d’une politique publique qui considère les travailleurs sociaux non comme des exécutants, mais comme des acteurs essentiels du lien républicain.
Refuser le mot “manager”, c’est un acte politique.
C’est affirmer que le social n’est pas une entreprise, mais un bien commun.
C’est rappeler que derrière chaque dossier, chaque accompagnement, chaque geste professionnel, il y a un être humain.
Et que cela, rien — ni un indicateur, ni un tableau Excel, ni un langage managérial — ne devrait jamais le faire oublier.