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Le secteur social traverse une crise silencieuse mais profonde. Non pas une crise de vocation – les professionnel·les sont toujours là, engagé·es, tenaces, solidaires – mais une crise de sens, provoquée par la lente mais constante colonisation de notre champ par les logiques du capitalisme concurrentiel. Là où nous défendions des droits, nous parlons aujourd’hui de "dispositifs". Là où nous inventions des solidarités, on nous demande des "indicateurs de performance".
Les appels à projets se succèdent, vidant les associations de leur capacité à penser dans la durée. Les équipes changent sans cesse, épuisées, précarisées. Le temps passé à rendre compte, à remplir des tableaux, à répondre à des injonctions parfois contradictoires grignote celui du lien, du collectif, du soin à l’autre.
L’exemple de l’Action Éducative en Milieu Ouvert (AEMO) est particulièrement parlant. Cette mesure judiciaire, qui vise à protéger des enfants tout en soutenant les familles, s’appuie historiquement sur une relation de confiance, du temps long, une présence humaine significative.
Or, depuis plusieurs années, l’AEMO est de plus en plus soumise à des logiques de marché. Les départements, qui en ont la charge, lancent des appels d’offres auxquels les associations doivent répondre en rivalisant d’économie pour être "compétitives". Le tarif par mesure devient un critère central, au détriment de la qualité du suivi. Certaines structures acceptent des ratios d’un·e éducateur·trice pour 25 ou 30 situations, là où 15 permettaient autrefois un travail de fond. L’accompagnement devient expéditif, les visites se succèdent sans temps de réflexion, les écrits se standardisent.
Pire encore, les professionnels se retrouvent à travailler sous pression, sommés de produire des résultats quantifiables sur des problématiques humaines complexes : parentalité en souffrance, précarité extrême, traumatismes multiples. L’AEMO, qui devrait être un outil d’émancipation et de prévention, se voit instrumentalisée comme une procédure de contrôle, au service d’une rentabilité budgétaire.
Il devient urgent de nous affranchir de cette logique. Cela ne veut pas dire refuser tout financement public – mais refuser qu’il soit conditionné à la soumission aux logiques gestionnaires. Certaines associations l’ont compris et développent des modèles hybrides : cafés associatifs auto-gérés, coopératives d’éducation populaire, fondations citoyennes, lieux de vie financés en partie par des dons et du mécénat militant.
Ces structures expérimentent d’autres modèles économiques, d’autres rapports au pouvoir, d’autres façons de faire société. Elles ne sont pas parfaites, mais elles témoignent qu’une autre voie est possible.
Mais le changement ne peut se limiter à l’extérieur. Il doit aussi nous traverser. Car nous reproduisons parfois, au sein même de nos associations, les logiques que nous combattons. Structures pyramidales, direction omnipotente, personnel précaire sans voix, absence de participation réelle des publics : autant de dérives qui affaiblissent notre légitimité et notre capacité d’action.
Il est temps de repenser nos fonctionnements : mettre en place de véritables processus délibératifs, associer les personnes concernées aux décisions qui les touchent, instaurer des temps collectifs où la parole circule librement. Certains collectifs comme Le Planning Familial, Réseau Salariat ou Les Cités d'Or s’inscrivent dans cette logique d’horizontalité, de co-construction, de démocratie vivante.
Une parole politique à reconstruire ensemble
Enfin, il nous faut retrouver une parole politique. Non partisane, mais profondément engagée. Trop souvent, notre voix est tue ou instrumentalisée. Pourtant, nous sommes aux premières loges des fractures sociales, des violences institutionnelles, de la précarité organisée. Qui mieux que nous peut dire ce qui dysfonctionne, ce qui devrait changer ?
Il est temps de se réapproprier l’espace public : tribunes, collectifs en lutte, mobilisations inter-associatives, interpellation des élu·es, recours juridiques. Il est temps d’assumer notre rôle de contre-pouvoir. De revendiquer, sans honte, que notre action est politique, car elle vise une société plus juste, plus humaine, plus solidaire.
Comme le disait Paulo Freire, « la pédagogie de l’opprimé ne peut être neutre ». Le travail social non plus.