/image%2F7041264%2F20250408%2Fob_bbf19a_1000050253.jpg)
Je travaille dans la protection de l’enfance. Je pourrais dire "j’y crois", mais ce serait mentir un peu. Aujourd’hui, je me bats surtout pour ne pas baisser les bras.
J’ai choisi ce métier parce que je crois aux liens humains, à la possibilité d’une main tendue, à la puissance d’un regard qui ne juge pas. Je l’ai choisi pour accompagner, soutenir, parfois réparer. Pas pour faire semblant.
Mais trop souvent, c’est ce que je fais. Je fais semblant d’avoir les moyens. Je fais semblant d’avoir le temps. Je fais semblant que le système fonctionne encore. Alors qu’en vérité, je suis, comme tant d’autres, pris dans une machine administrative et politique qui produit l’inverse de ce qu’elle promet.
Je vois des enfants confiés à l’Aide sociale à l’enfance être déplacés de foyer en foyer, sans repères, sans écoute, sans continuité éducative. Je vois des mineurs dormir à l’hôtel, ballotés dans des lieux sans cadre, sans accompagnement, livrés à eux-mêmes, parfois aux dangers de la rue. Je vois des adolescents qui, à 18 ans, sont mis dehors du jour au lendemain, sans solution, sans suivi, sans filet.
Je vois des familles abîmées par la pauvreté, la violence, la solitude, à qui on impose des mesures éducatives sans jamais leur donner les moyens d’aller mieux. On attend d’elles qu’elles changent, mais on ne leur propose rien pour y parvenir. Pire encore : on les culpabilise. On les isole. On les surveille plus qu’on ne les soutient.
Et puis je vois mes collègues. Je nous vois, éducateurs, assistantes sociales, psychologues, magistrats, enseignants, infirmiers. Des femmes et des hommes debout, mais fatigués. Brisés parfois. Épuisés souvent. On continue d’y croire, mais à quel prix ? Quand les dossiers s’empilent. Quand on nous demande de suivre vingt, trente, parfois quarante situations en même temps. Quand les réunions remplacent le terrain. Quand les contrôles remplacent la confiance.
Je vois un État qui prétend protéger les enfants tout en abandonnant celles et ceux qui en prennent soin. Je vois des institutions vidées de sens, de moyens, de souffle. Je vois un système qui fracture, qui désespère, qui abîme. Et je me dis que le mot "protection" ne veut plus dire grand-chose quand il n’est plus porté par une volonté politique claire, par un engagement fort, par une solidarité réelle.
Cette maltraitance, parce qu’il faut bien appeler les choses par leur nom, n’est pas le fruit du hasard. Elle est organisée. Elle est structurelle. Elle est politique. Elle est le résultat de décennies de désengagement de l’État, de privatisations déguisées, de gestion comptable des vies humaines.
Moi, je n’en peux plus de me taire. De faire semblant. De porter seul sur mes épaules un système en ruines.
Je le dis ici avec colère, mais aussi avec espoir : il est temps de reconstruire une véritable politique de la protection de l’enfance. Une politique ambitieuse, humaine, digne. Une politique qui mette les moyens là où il y a de l’urgence. Une politique qui fasse confiance aux familles, aux professionnels, aux enfants eux-mêmes.
Parce que protéger un enfant, ce n’est pas le placer quelque part et refermer le dossier. C’est l’accompagner dans un parcours de vie. C’est lui donner la possibilité d’aimer, d’apprendre, de rêver. C’est lui dire qu’il a sa place dans ce monde, et que cette place est précieuse.
Et parce qu’on juge une société à la façon dont elle traite ses enfants, j’aimerais pouvoir être fier, un jour, de celle dans laquelle je vis. Ce jour-là, peut-être, je n’aurai plus besoin d’écrirr un tel texte.